Born in the Pas de Calais

buchannon

Un matin, Charlie est partie à Center Parcs. Je n’ai jamais compris pourquoi. J’ai eu beau essayer d’analyser sa motivation, de retourner le problème dans tous les sens, je n’ai jamais su ce qui pousse un être humain normalement constitué à faire le choix de Center Parcs. Même crevée, même en plein burn out, personne ne peut prendre consciemment la décision d’aller « se mettre au vert » entre deux écureuils et une putain de famille Ricorée. A un moment, faut se respecter, bordel. T’es pas bien, t’as besoin de dormir, tu pars à Deauville, à Cabourg, même à Evian faire une thalasso si ça te fait plaisir. Mais en Sologne, ça me dépasse.

Pendant quatre jours, Charlie migre donc dans une cabane en bois, avec ses parents, son frère, sa sœur. Un genre de Koh Lanta du week-end prolongé, où tu peux finir par égorger ta famille ou devenir meilleure amie avec une biche. Le premier matin, elle se fait déjà chier. Quatre fois le tour du proprio en vélo et t’as plus qu’à te pendre. Ou à aller faire une balade en poney. Charlie se demande ce qu’elle fout là, y a même pas de manucure. Même un C&A aurait fait l’affaire. Mais, non, elle est dans l’antre du rien. Enfin, si, dans l’antre des activités sportives et familiales. Le genre d’occupation qui te donne envie d’arrêter de vivre, sur le champ.

Et puis, maintenant qu’elle y est, elle essaie d’y mettre du sien. Et le « sien » version Charlie, ça ressemble à une gamine de trois ans qui hurle, tape du pied et insulte tout ceux qui croisent sa route. Sa sœur veut faire de l’accro branche ? Elle la méprise. Son frère du tir à l’arc ? Elle le trouve désespérément plouc. Ses parents vont à la piscine ? Elle les maudit. Et finalement, elle les accompagne.

Autour du bassin, le mec qui se la joue Baywatch de Province, c’est Luc, le maître nageur-sauveteur. Ne vous avisez pas de zapper ces deux casquettes, Luc y tient particulièrement. Parce que Mitch Buchannon, il nage ET il sauve. Notre échaudé de la baignoire, en slibard vermillon et claquettes en plastique, s’affaire à gérer tout débordement. Deux gosses, trois vieilles, une bouée canard, ça fait du taf. Mais quand Charlie débarque, il oublie tout. Séquence en slow motion. Richard Sanderson démarre. Luc est amoureux.

On note la coupe de cheveux.

Pendant qu’elle fait quelques brasses, il essaie par tous les moyens de se faire remarquer. Sa Pamela, faut réussir à la séduire. Alors, il met le paquet : vas-y que je m’époumone avec mon sifflet, que je marche tous pectoraux dehors, que je plonge à toute allure pour sauver un brassard oublié. Il se donne, Mitch. Mais comme Charlie n’a pas daigné lui jeter un regard, il se lance.

– « Salut, jolie naïade, je m’appelle Luc, tu viens souvent dans la région ? » – « Non. » – « Dommage ! Et elle fait quoi ce soir, la belle brune ? » – « Elle hésite entre s’ouvrir les veines ou regarder le plus grand cabaret du monde à la télé, ce qui revient un peu au même, tu m’diras… » – « Haha, elle a de l’humour en plus, j’adore, et un verre avec moi, ça la brancherait? » – « Pas si tu continues à me parler comme si je n’étais pas en face de toi. »

Le mec est à chier, on est d’accord. Mais, quand on prend la décision d’aller à Center Parcs, faut pas espérer tomber sur David Beckham. Ni sur un agrégé de littérature, d’ailleurs. Et puis, tout vaut mieux qu’une soirée en tête-à-tête avec Patrick Sébastien. Même si c’est avec Luc, le maître nageur-sauveteur.

Charlie cède. Ses lunettes Oakley auront eu raison d’elle. Le mec est heureux. Heureux comme un type qui vient de toucher le jackpot. Charlie c’est son gros lot, son bingo, son numéro complémentaire.

20 heures, il vient la chercher. En costume. Sans rire, le mec a mis un veston trop grand assorti à un pantalon trop court, une chemise blanche qui a tourné jaune et dans ses mains, un bouquet de fleurs qu’il a cueilli dans la forêt. Fou-rire. Mais fou-rire qui fait mal. Charlie ne sait pas si elle doit rire ou pleurer. Si, en Sologne, la ringardise est homologuée. Quand elle regarde ses pompes bouts carrés, elle tient sa réponse.

Il l’emmène au « chalet », la planque des animateurs qui vont boire des coups après le boulot. Le chalet, c’est quatre tables en plastique, chaises assorties, nappes en papier et rosé en cubi. Le grand samedi soir. Y a plus qu’à faire tourner les serviettes.

 « Tu vois, moi j’ai grandi dans le 62, à côté de Boulogne-sur-Mer, dans un village de 400 habitants. Depuis que je suis môme, je veux devenir maître nageur-sauveteur. Et j’ai réussi. J’ai une bonne place ici, tu sais. La saison haute, d’avril à fin septembre, je la passe en Sologne et puis l’hiver je remonte dans le Pas-de Calais. »

Luc sait comment faire voyager les meufs. Trois mois avec lui, c’est la grande évasion. Arras – Lens – Blois – Romorantin-Lanthenay, de quoi en prendre plein la gueule. Alors là, c’est sûr, Center Parcs, ça peut avoir des allures d’Amérique.

Charlie ne parle pas d’elle. Elle ne veut pas le choquer. Son escapade de globe-trotteur, ses odeurs de Javel, elle lui laisse les rêver encore. Et puis, à quoi bon s’étendre sur sa vie, il ne comprendrait rien à Isabel Marant, de toutes façons.

En la raccompagnant, le mec se lance. Il l’embrasse. Un baiser volé devant la porte de sa cabane, comme un ado timide et déjà trop amoureux. Charlie se laisse faire, il lui a cueilli des pissenlits, quand même.

Avant de partir, le mec lui laisse son numéro, si jamais elle revient dans la région, ou dans le Pas-de Calais d’ailleurs, sa porte sera toujours ouverte. Et comme pour marquer ce baiser d’une pierre blanche, il lui glisse son sifflet. Ben ouais, y en a qui t’offrent des colliers Chopard, et d’autres qui te donnent vraiment leur cœur. Ça pourra être sympa en pendentif, en plus.

Ce week-end-là, Charlie a fait don d’elle. Elle a fait sa B.A de l’année. Et elle a décidé qu’elle avait eu son quota de péquenaud, aussi.

Parce que l’amour à la plage, on veut bien, mais à la piscine de Center Parcs, c’est niet.

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