Un petit tableau, un petit puceau, c’est de l’amour tendre

Sans titre - 1

Si je n’avais pas rencontré Sacha au travail, je ne lui aurais jamais adressé la parole. Cette fille est tout ce que je ne suis pas et tout ce que, en principe, je déteste chez les filles. Déjà, elle a une voiture rose. Mais vraiment rose. Genre chassis rose, portes roses, et cœur parme sur le tableau de bord. A un moment, elle a même teint ses cheveux en rose, on aurait dit mon petit poney avec des nibards. Normalement, tout ça suffirait à la bannir de ma vie à jamais. Mais, allez savoir pourquoi, Sacha est devenue ma copine.

Un soir, elle est invitée à une soirée avenue Foch. Elle met ses plus belles cuissardes, enfile une robe (de la même longueur que mes tee-shirts) et arrive parmi une quarantaine de Khâgneux en train de boire le Ruinart de papa. Tout un programme. Elle sent les regards dalleux des mecs et les coups d’œil rageux des nanas sur elle. Dans ce genre de situation, la seule chose à faire est de boire. Beaucoup boire. Ça ne rajoutera pas de tissu à sa tenue, ça n’enlèvera pas le malaise ambiant. Ça lui permettra juste de n’en avoir plus rien à foutre.

Et puis, quelqu’un propose une partie de cache-cache. Ne me demandez pas pourquoi, je n’y étais pas. J’ai demandé à Sacha si elle n’avait pas confondu cette soirée avec le goûter d’anniversaire d’un gamin de 12 ans. Mais, non, ces jeunes gens avaient bien une vingtaine d’années, buvaient du Ruinart, tapaient de la coke dans les toilettes et jouaient aussi à cache-cache.

Lumière éteinte et décompte commencé, Sacha part se cacher. Elle a l’embarras du choix, l’appart est immense, rien que la baignoire fait quatre fois son salon. Elle court dans le noir, ivre morte, avec ses cuissardes, et sa coupe de champagne qu’elle ne veut pas lâcher. Et évidement, elle se ramasse par terre et pète son talon. Fou-rire général. A tâtons, sa coupe miraculeusement intacte dans les mains, elle le cherche vainement dans le noir.

Mais le décompte continue. Tant pis, quitte à passer pour une catin autant que ce soit avec un talon en moins. Avec la délicatesse de l’ivrogne, elle rentre dans un placard et s’encastre dans quelque chose. Elle entend un craquement, une déchirure nette et vive. Elle attrape un briquet dans sa poche.

Un Pissaro. Voilà dans quoi elle s’est jetée. Le tableau est complètement ruiné. Y a des bouts de toile partout, jusque dans sa coupe. Accroupie dans un placard de l’avenue Foch, dans le noir le plus complet, Sacha, qui vient de niquer un tableau de maître à 10000 fois le SMIC, rit à s’étouffer. Elle tente de cacher le drame avec des vêtements qu’elle pose dessus. Judicieux, le coup du manteau. Bien joué. Belle lueur d’esprit. C’est là tout le problème de l’alcool : nous faire croire qu’on a des idées brillantes. Ou le problème de la lucidité, d’ailleurs, qui nous fait rendre compte de nos idées de merde. Juste une question de point de vue, en fait.

Et alors qu’elle se débat avec les restes de Pissaro, elle sent une présence. Un souffle, à côté d’elle, qui se rapproche. Elle dégaine son briquet. Un type trop grand, plié en quatre, lui sourit et dit : « j’ai tout vu ». Ok, mec, désolé, tu dois mourir. Il n’y a pas d’autres solutions. Ça avait bien commencé, pourtant, une partie de cache-cache entre jeunes gens de bonnes familles un peu ivres mais sympathiques. Mais grosse erreur, le placard, dommage.

Sur le point de pleurer, Sacha tente de s’expliquer. Le mec l’attrape et l’embrasse. « J’ai tout vu mais je ne dirais rien ». Prise dans la folie du moment, des dix-huit coupes de champagne avalées et d’une possible dette sur quarante ans pour cause de Pissaro dévasté, Sacha se laisse aller à la passion. Acrobatie dans un placard de l’avenue Foch, dans le noir le plus complet, Sacha, qui vient que niquer un tableau de maître à 10000 fois le SMIC, s’envoie en l’air.

Le cache-cache finit dans une chambre avec de la lumière et un type qui y met du sien. Mais apparemment, le sien est déficient. Voire pourri, même. Sacha est déçue. Un mec qui t’attrape dans un placard aussi fougueusement se doit d’être bon. Sinon, c’est de la publicité mensongère, de l’escroquerie, du vol. Bon, elle n’ira pas jusqu’à lui en faire part, elle a un Pissaro sur la conscience.

Aux premières lueurs du jour, Sacha décide de partir. Le mec essaie de la retenir. Il a passé une nuit fabuleuse et il aimerait s’endormir dans ses bras. Elle le remercie mais elle va quand même rentrer. Il insiste, ce moment était magique, il est tombé amoureux, il veut la revoir. Sacha commence à flipper. Elle lui dit, que vraiment, il faut qu’elle s’en aille. Le mec la regarde, désespéré: « J’étais puceau, tu sais ».

Sacha se décompose. Elle attrape sa veste et se barre en courant. Dans la rue, avec son maquillage qui a coulé, elle ressemble à mon petit poney qui aurait pécho un panda. Et je ne vous parle même pas de sa dégaine avec sa cuissarde cassée, façon travelo sur le retour. Elle se sent bien merdeuse, là. Ouais, merdeuse salope qui a dépucelé un mec et ruiné un Pissaro.

Elle n’a plus jamais revu ce garçon, bizarrement. Elle n’a jamais entendu parler d’une nana qui aurait broyé un Pissaro, non plus. Finalement, il n’y a que sa cuissarde qui s’en souvienne.

Un tableau, un puceau, un talon pété, bon bilan de soirée. Quelle est belle la lucidité.

Publicités