Maître Barjo, sur un arbre perché

Sans titre - 1

L’histoire que je m’apprête à vous raconter m’a filé un sacré cas de conscience. J’ai longtemps hésité avant de l’écrire – en fait trois jours, mais pour moi c’est archi-long – Pour vous dire, j’ai tellement eu de scrupules que j’ai fini par prévenir le mec en question. Parce que démonter des gens, ok, mais toujours avec une certaine déontologie. Je n’écris pas ce que mes copines ne veulent pas que j’écrive, je préviens certains mecs qu’ils vont bientôt manger sévère. En gros, je lave ma conscience de tapette.

Il y a quelques semaines, j’accompagne Raphaëlle à une fête à laquelle je ne suis pas invitée et où je ne connais même pas mon hôte. Parlons franchement: je me fais royalement chier. Alors, je fume clope sur clope en buvant des vodkas tonic, mon passe-temps préféré dans la vie.

Et là, au fond de la pièce, j’aperçois un type, grand, beau, sexy. La soirée devient tout de suite beaucoup plus intéressante. Et je décide à ce moment précis que je n’en resterai pas à un regard. Commence alors l’œillade de chasseuse et le sourire en coin: trois minutes plus tard, le type s’assoit à côté de moi et entame la conversation.

– Et tu fais quoi dans la vie ?
– J’écris.
– Et tu écris quoi ?
– Des choses et d’autres mais en ce moment, un blog.
– Et il s’appelle comment ce blog ?
– Tout ce que mes copines ne vous diront jamais.
– Ah, c’est marrant comme titre… et ça parle de quoi ?
– Dis donc, t’en as encore beaucoup des questions ? Et toi, d’abord, qu’est-ce que tu fais ?
– Pas grand-chose.
– Whaouu, ça a l’air passionnant ça !
– Non, mais si je fais des trucs. Justement, moi aussi j’écris.
– C’est déjà plus intéressant… et alors tu écris quoi ?
– Ben tu sais, l’écriture, c’est comme l’éjaculation du matin, ça se contrôle pas.

Prononcer le mot éjaculation au bout de trois minutes, c’est à la fois du pain bénit pour la blogueuse que je suis, mais ça me déclenche surtout une énorme envie de lui mettre ma main dans la gueule.
Je prends Raphaëlle à parti, qui discute avec trois autres personnes, et balance tout fort ce que le type vient de me dire. Ce n’est pas très fin de ma part, mais comme ça, la prochaine fois, mec, t’éviteras de me parler de ta bite au bout de quatre phrases. Évidemment, le type se tire, un peu honteux.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Un échange un peu houleux entre un mec très maladroit et une chienne de garde sur le qui-vive. Mais pas du tout.

Trois jours après, je reçois un commentaire sur mon blog. C’est lui. Je reste sur le cul quand je vois qu’il a pris le temps de décortiquer toutes les histoires que je raconte. Il m’écrit des choses très sincères et très touchantes aussi, dans un français impeccable. Rien que pour avoir honoré le Bescherelle, je décide de lui répondre.

Et nous voilà partis dans une relation épistolaire. Au début, ça me fait marrer de correspondre par mail avec un quasi inconnu que j’ai envoyé chier. Mais quand le type me dit qu’on devrait continuer à s’écrire et ne jamais prendre nos numéros, parce que tu comprends « tout va trop vite, la technologie fait de nous des robots, on devient accros à nos portables et blablabla », ça commence à me gaver.

« Heu, il est mignon, le cercle des poètes disparus, mais c’est pas parce que j’écris que je suis la Comtesse de Ségur, hein. Les pigeons voyageurs, j’m’en balance, j’ai juste envie de baiser moi ».

En envoyant ce message sur le groupe What’s app de copines – groupe qui brille pour ces propos hautement salaces – je me suis dit qu’on était vraiment devenues des mecs. Ouais, il a dû nous pousser une paire de couilles une nuit, et on ne s’en est pas rendues compte tout de suite.

Contre toute attente, il accepte de déroger à sa règle du « fuck la technologie » le samedi soir suivant. Ça tombe bien, parce que c’est justement le soir où j’ai envie de me taper la France entière, Dom Tom compris.

La soirée est une réussite, hormis le moment où je me rétame la gueule ivre morte en vélib pour rentrer chez lui. On sait que l’alcoolique a toujours de grandes idées, celle d’aller en vélo jusque chez lui avec trois grammes dans le sang et dix centimètres de talons, nous le prouve une fois de plus. La bonne grosse gamelle passée, je peux investir son pieu. Et je ne suis pas déçue du voyage. Mais alors pas du tout. Merci garçon.

Parce que, avouons-le, si c’est pour s’écrire des mails romantiques et être baisée par un manchot après, c’est nul.

Le matin, quand j’ouvre un œil, il est déjà réveillé et il me regarde. En fait, regarder n’est pas le mot adéquat, disons que le type me scrute à deux millimètres du visage. Si tu pouvais garder ton haleine pour toi, garçon, la mienne me dérange déjà assez.
Et puis, là, il se met à me poser tout un tas de questions. « T’as des frères et sœurs ? », « Ah ouais combien ? », « Ils ont quel âge ? », « Et ils font quoi ? ».
Heu… on t’a déjà dit de fermer ta gueule le matin ? Non, parce que parler généalogie encore bourrée, c’est trop pour moi. Parler tout court d’ailleurs. Ce n’est pas pour rien si ma mère m’appelle « Délice de l’aube » depuis que je suis en âge de me réveiller, hein.

« Je t’ai préparé un café. Je l’ai acheté en Palestine et j’y ai mis des clous de girofle ».

A cette phrase, j’ai su qu’il ferait partie de mon blog. Du café palestinien au clou de girofle, un lendemain de cuite. Mange ton vomi, ce sera pareil. Le mec n’a ni bouteille d’eau ni bout de pain, mais il a des clous de girofle, et tout le monde trouve ça normal. Surtout, le mec voit des trucs que personne ne voit. Le genre de type qui aurait été très bon à Pyramides, par exemple, dans le genre association d’idées qui ne veut rien dire. Parce que lui, il comprend la relation entre aéronef et genou.

Je finis par me lever, je dois déjeuner avec Manue histoire de débriefer ma nuit en mangeant comme une boulimique. Je m’aperçois alors que son appartement a des faux airs d’ex URSS période Lénine. Et que sa douche risque de me filer le tétanos. Bienvenue dans l’appart typique de mec. Bienvenue au Moyen âge.

Quand je lui demande s’il peut me prêter une paire de baskets, parce que les talons de dix, là, j’assume moyennement, il me propose une alternative originale.

– Mais qu’est ce que c’est que ça ?
– C’est du 45, je sais.
– Mais c’est surtout qu’elles sont dégueulasses, tes pompes !
– Ben oui, j’ai été me promener dans les catacombes avec.

Ok, donc toi, t’as vraiment envie de faire partie de mon blog. Tu cherches, garçon, tu cherches.
J’ai donc pris mon courage sur mes talons et renfilé mon dix centimètres en pestant.

Quelque temps plus tard, il me propose de partir en week-end à la campagne. J’hésite trente secondes et puis je me dis que ça pourrait être sympa. Je me dis aussi qu’avec un « alter mondialiste », comme Manue aime à le surnommer, je vais avoir des choses à raconter.

« Lui, c’est sûr qu’il casse des Mcdos et qu’il mange des branches ».

La veille du départ, j’hésite de nouveau: le type est vraiment chelou. Il n’a ni télé, ni Internet, un portable aussi innovant que le tatoo, et il part en road trip tout seul en Tchétchénie. Ça prouve bien que ça ne tourne pas rond, quand même.

Serait-ce ma passion pour les tueurs en série qui m’a influencé à ce moment-là ? Je ne pourrais pas vous dire. Toujours est-il que je me suis imaginée finir en morceaux dans une valoche. Mais que j’irais quand même, pour la France. Et un peu pour la baise aussi.

Le type prend même la peine de me préciser qu’il y a du chauffage. J’en suis ravie. J’hésite à lui demander s’il y a l’eau courante et la lumière, mais je me ravise. Il pourrait me répondre que oui.

Le jour J, il me dit qu’il va avoir un peu de retard et qu’on arrivera en pleine nuit. Ok, je dois voir des signes là où il n’y en pas mais ses précisions sont flippantes. Je décide deux choses : prendre une lacrymo dans mon sac (au cas où) et créer un autre groupe What’s app de copines, sobrement intitulé : « géolocalisation de ma dépouille ». J’ajoute la photo d’une hache et d’une scie sauteuse pour la blague, mais je suis la seule à trouver ça drôle apparemment.

Arrivée à bon port, Manue me signale que je ne respecte pas le contrat : je n’ai pas donné signe de vie depuis plus d’une heure. J’enclenche alors la géolocalisation, qui me détecte en plein milieu de l’Aisne. Fou-rire. Elle me demande si, au moment où j’écris, elle doit appeler les keufs pour qu’on me sorte d’une rivière. Je me marre, évidemment lui ne capte rien.

Aujourd’hui, je me sens stupide d’avoir flippé. Le week-end était vraiment cool. Le mec a beau être ultra-perché, c’est vraiment un type bien et intéressant. Il a tout fait pour me mettre à l’aise et me faire plaisir. Pendant deux jours, j’ai prié pour qu’il ne trouve pas la lacrymo dans mon sac, et s’il ne l’a effectivement pas vue, il le sait aujourd’hui. Désolée mec, à un moment, je t’ai vraiment pris pour le fils de Charles Manson. C’est ça d’être chelou, aussi.


De : La fille aux cheveux longs
A : Toi
Objet : Bonne route

Voilà, tu es parti sur les routes du monde, de la Tchétchénie à la Sibérie, je crois. Enfin, là où ça caille sévère. Tu connais désormais ma vision de notre rencontre. Prends soin de toi.
Ps : Inutile de rapporter du café, on en a du pas trop mauvais en France.

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