Le Ponésien

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Je ne pouvais commencer l’année autrement que par cette histoire. Parce qu’elle est tout simplement fabuleuse. Et je pèse mes mots.

 2007. Manue finit ses partiels quand son père lui propose de partir en vacances. Elle accepte, on ne dit jamais non à quelques jours de glande et de soleil. Le dernier soir, elle rencontre un type pas mal qui tombe rapidement sous son charme. Il lui propose d’aller faire une balade sur la plage, main dans la main, yeux dans les yeux. Fidèle à elle-même, Manue dit oui.

 Seuls sur le sable, les yeux dans l’eau, le mec ne se résout pas à la voir partir le lendemain. Il invoque alors son poète intérieur.

« Si je te manque, regarde l’horizon. Tu vois cette étoile ? Je regarderai la même, et nous penserons alors l’un à l’autre. »

Voilà pourquoi nous l’avons surnommé le Ponésien. Parce que le mec fait de la ponésie. C’est comme de la poésie, mais en pourri. Le genre de truc qu’on lit sur les cartes de vœux ou qu’on voit dans Dirty Dancing « Johnny, tu n’as pas besoin de courir le monde après ton destin comme un cheval sauvage ». Et ben, le Ponésien, il est capable de te sortir ça, très sérieusement.

Dans la vie, en plus de ses talents de ménestrel, le type cumule. Il est informaticien à la Défense, fait de la marche rapide – tu vois le truc où les mecs marchent archi vite sans jamais courir. Oui, c’est ça, le sport qui ne sert à rien – et, le midi, il joue à la pétanque avec ses collègues.

Avec un tel tableau, vous vous demandez certainement pourquoi Manue a persisté dans cette histoire. Nous aussi on s’est posé la question. Ben, elle n’a pas de réponse à nous donner. Elle l’a fait, c’est tout.

Un soir, le Ponésien l’invite chez lui. Comme on pouvait s’y attendre, l’appart est à l’image du type : ringard. Salon chinois, futon, Buddha en plastoc et papier peint avec alphabet en Mandarin. Tout cela dans 30 m2. Bienvenue dans l’antre du bon goût.

Et le type persiste dans sa nullité. Il demande à Manue de s’asseoir sur le canapé pendant qu’il se met au piano.

Vous voyez, il y a des choses que je regrette de ne pas avoir vécues. Des moments que j’ai ratés, des scènes que j’ai loupées. Mais cet instant où il s’est mis au piano, je sais que je suis passée à côté du plus gros fou-rire de ma vie.

Imaginez. Le mec commence à jouer quelques notes, les yeux fermés. Il se racle la gorge pour faire sortir son brin de voix de tocard. Et, là, il se met à chanter « Lucie » d’Obispo en remplaçant par Manue.

Pendant 2 minutes 45, le mec donne donc du « Manue, Manue c’est moi je sais, il y a des soirs comme ça, où tout s’écroule autour de vous…»

Et elle, reste paralysée. Elle ne rit pas, ne pleure pas, ne se casse pas. Fascinée par tant de ringardise. Il y a forcément foirage sur sa date de naissance, le mec a mille ans pour chanter ça, pas 33.

Avec une telle musicalité, vous allez une nouvelle fois vous demander pourquoi Manue est restée. Nous aussi on s’est posé la question. Ben, elle n’a pas de réponse à nous donner. Elle a persisté, c’est tout.

Après ces quelques vocalises, le Ponésien lui fait visiter son pieu. Et alors qu’ils sont collés l’un à l’autre, le type a une réaction étrange. Il se relève d’un coup, en frissonnant, les mains serrées comme s’il communiait avec l’au-delà et se tire illico dans la salle de bain.

Il en ressort la tête une minute plus tard et lui jette un bouquin.

« Les Fleurs du mal, de Baudelaire. Mon livre de chevet. J’ai annoté mes passages préférés, tu n’as qu’à les survoler ».

Vous allez encore vous redemander pourquoi Manue ne s’est pas barrée à ce moment-là. Nous aussi on s’est posé la question. Ben, elle n’a toujours pas de réponse à nous donner. Elle est restée, c’est tout.

La nuit est sage, très sage, désespérément sage. Le lendemain matin, dans la salle de bain, alors qu’elle se brosse les dents, le Ponésien débarque, tout penaud.

– « Qu’est ce que t’as ? »

– « Rien… »

– « Ben si, y a forcément quelque chose. »

– « J’ai mal au zizi. »

Manue se sent mal. En fait, le mec a 3 ans, pas mille.

– « C’est gentil à toi de m’en informer, mais c’est un peu bizarre de me balancer ça, non ? »

– « Tu préfères que je te dise quoi ? Que j’ai mal aux couilles ? Ben voilà, j’ai mal aux couilles !! »

Ponésien a manifestement égaré sa prose au profit d’un langage plus familier. On n’en demandait pas tant, garçon. A ce moment-là, Manue décide d’arrêter les frais : promis, elle ne le reverra plus jamais.

C’était sans compter sur nos idées perverses. Le mec est trop génial pour ne pas le rencontrer. On décide d’organiser un dîner de con, on jouera les hôtes, il fera le con. Manue n’est pas très emballée, mais on ne lui laisse pas le choix. Nous aussi, on a envie de se marrer.

Rdv pris le samedi soir suivant, le Ponésien se fait une joie de nous connaître, on bouillonne à l’idée de le rendre barjo. En attendant, notre plaisir grandit à mesure qu’il lui envoie des messages d’amour.

« Le train m’emmène vers des destinations lointaines mais mon cœur reste près de toi ».

« Tandis que le soleil se couche sur les cimes du massif de la Chartreuse, je me souviens de ce coucher de soleil passé ensemble ».

Véridique, on a même ressorti le BlackBerry de Manue.

Le grand soir arrive enfin. On est surexcitées. Notre plan est simple : on va tout faire pour le dégoûter. Insultes, rots, Booba, caillera. Ce soir, garçon, c’est ton soir.

« Passe–moi le sel, pute », « C’est ta mère la tournante », « Mets du son grosse ». Voilà, on donne tout. Mais le type se marre, il nous trouve « rigolotes ». On ne cherche pas à être marrantes, connard. Charlie fait des doubles rots, il trouve ça osé, mais « sympathique ». Léa lit tout haut ses messages en se foutant de sa gueule, il dit qu’il faut savoir « rire de soi ». Il change même Booba pour Obispo. Le mec est épuisant d’optimisme. Et surtout, il ne veut plus se barrer.

Le dîner de con se transforme vite en dîner de connes.

On décide alors de jouer notre dernière carte: Manue a reçu une mauvaise nouvelle, il doit y aller, et nous laisser entre nous, dans cette épreuve.

« Si c’est un moment triste, regarde le ciel et les étoiles et je serai là ».

Voilà ce qu’il lui a dit en partant.

Quelques jours plus tard, on se remet à peine de ce dîner cauchemardesque quand il envoie un tout dernier message à Manue, façon « djeuns ».

« Pour un dîner en amoureux, tape 1. Pour une soirée Dvd, tape 2. Pour une balade romantique, tape 3. »


Manue a répondu 4 : je passe mon tour.

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