On achève bien les gros

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Je n’ai pas été très productive cette semaine. Comme vous, j’imagine. Je n’ai pas eu envie de rire cette semaine. Comme vous, j’imagine. Je n’ai pas pu dormir cette semaine. Comme vous, j’imagine.

Parce que cette semaine, pour la première fois depuis des années, je n’ai pas pu écrire. Prendre, à défaut de mon crayon, mon clavier, et me lancer dans une histoire, c’était au-dessus de mes forces.

Comment aurais-je pu vous raconter les histoires légères de mes copines pendant que nos esprits hurlaient? Comment aurais-je pu avoir envie de vous faire rire pendant que nos cœurs se déchiraient ?

L’histoire que je m’apprêtais à écrire mercredi dernier, le 7 janvier, était consacrée à Charlie. Si je ne croyais pas déjà si fort à l’ironie du sort, j’aurais bien été obligée de m’y résoudre.

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En face de son bureau, il y a un resto où Charlie a ses habitudes. Elle y va tellement souvent que la serveuse est même devenue sa copine. Un midi, la voyant arriver au bout du rouleau, elle décide de prendre les choses en main.

– Tu sais que je bosse ici depuis des années et que je connais tout le quartier ?

– Ouais, et ?

– Et la semaine dernière j’ai rencontré un type super, qui travaille juste derrière. Il tient un PMU, il est célibataire et très sympa.

– T’es gentille, mais ton rencard bancal, garde-le pour une autre.

– Le mec a flashé sur toi, Charlie. Dîne avec lui, ça coûte rien.

Pour que Charlie accepte, au vu du nombre de rendez-vous foireux qu’elle a déjà à son actif, c’est qu’elle est vraiment au bout de sa vie. C’est un peu le dernier palier avant de s’inscrire sur Meetic. Le dernier souffle avant que sa mère ne se décide à lui présenter tous les cas soc de la terre. Sa dernière chance avant la loose totale, en fait.

S’en suit une conversation téléphonique avec son admirateur secret. Une conversation des plus gênantes entre deux inconnus qui n’ont rien à se dire, mis à part le temps qu’il fait dehors et le fameux resto dans lequel ils vont déjeuner le midi. Autrement dit, le vide abyssal de la parlote.

En pleine détresse, Charlie se laisse quand même convaincre par un dîner. Ce sera à la Maison du caviar, ce qui lui donne un sursaut d’espoir : le mec aime bien la bouffe et chose encore plus séduisante pour elle, il a de l’argent.

Qu’il vive aisément, Charlie s’en rend compte tout de suite. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est qu’il aime autant la bouffe. Parce que, à le regarder, effectivement, il est loin de la famine. De Weight watchers aussi. Mais à quelques pas du diabète.

« J’ai essayé de dépasser le physique ingrat en me disant que la vie qu’il me proposait était plutôt sympa »

Mouais. C’est discutable. Envisageable même. Cinq minutes environ.

Alors, c’est sûr, ressembler à Shrek n’a pas beaucoup d’avantages. Il n’y en a qu’un, en fait: le type est hyper sympa. Il ne cesse de la complimenter, il est prévenant aussi et surtout, très heureux de partager ce dîner avec elle.

Et puis, il a toujours quelque chose à dire. Pas de place aux temps morts ni aux silences embarrassants. Même si, parfois, la pertinence de ses propos est toute relative, il se donne, Shrek. – Mais bon, franchement mec, on s’en branle de ton avis sur l’agriculture des toits. On s’en fout de l’agriculture tout court, d’ailleurs –

La bouche saturée de caviar et de pommes de terre, le type n’arrête plus sa diarrhée verbale. Il enchaîne avec sa mère, qui n’a, à ma connaissance, pas de rapport direct avec l’agriculture. Charlie a donc le droit au couplet « ma mère, celle qui m’a donné la vie (non, sans déconner ?!), celle que j’aime le plus au monde… ».

Super technique de drague, la mère. Si tu veux me parler de tes problèmes de digestion, c’est le moment.

Et comme, visiblement, il a une parfaite maîtrise du premier rendez-vous, Shrek se lâche. Il se met à lui raconter les choses les moins glorieuses de sa vie, un peu comme si je commençais un rencard en disant « bon, ben moi, j’ai chié dans un sac mais sinon, j’aime bien voyager ».

Il lui raconte notamment qu’il a failli devenir handicapé après que sa tête ait rebondi sur un plongeoir de piscine, qu’il doit payer un supplément en avion parce qu’il est trop gros et que son ex l’a quitté deux mois avant leur mariage. Il en profite même pour déboutonner son jean « je ne peux plus rien porter, j’ai trop grossi. »

On ne peut s’empêcher de le plaindre, ce pauvre garçon. Mais de se demander aussi ce qu’il lui passe par la tête pour autant se dézinguer ? T’as déjà pas un physique facile, profite-en pour être drôle, sur un malentendu, ça pourra peut-être marcher.

Trop tard. Charlie imagine sa vie avec lui: pas de baise, pas d’enfants, un supplément obèse à chaque voyage, et les valoches, ben ce sera à elle de les porter. Ok, le bout du rouleau a ses limites. Et ses limites sont arrivées à Shrek- le-dépressif.

Fin du dîner, il insiste pour la raccompagner. Ils pourront continuer à discuter comme ça. Bonne idée, leurs conversations sont tellement gaies et si prometteuses, qu’il ne faudrait surtout pas s’en priver.

Il met alors du rock anglais à fond et se laisse aller à quelques déhanchements de tête. Charlie a envie de mourir. De lui, en train de bouger comme un sumo dans un ascenseur, de la musique de junkie, elle qui s’est arrêtée au R’n’B d’Ado. Ouais, elle voudrait sauter de la voiture. En finir, même si c’est sur une nationale. Elle ne croyait pas si bien dire : embarquée par le son des guitares, le mec a roulé tout droit direction Versailles pour faire durer un peu plus le plaisir.

Une heure plus tard, la tête abasourdie par Pete Doherty et ses congénères, les images encore fraîches de Shrek, bouche grande ouverte en pleine mastication, Charlie arrive enfin chez elle en jurant que le célibat n’a pas de prix. Et tant pis pour la future dépression de sa mère.


Certaines se retrouveront peut-être dans cette histoire. J’espère que tout le monde se retrouvera dans cette conclusion :

#JesuisCharlie #NoussommesCharlie #PourlaVie

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