Il en faut peu pour être odieux

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Rien ne me déprime plus que les gens optimistes. Ceux qui prennent la vie du bon côté, qui voient constamment le verre à moitié plein, pour qui « tout est bien, tout va bien ». Ces gens-là me donnent envie de sauter par la fenêtre.

Faut être décérébré pour être optimiste aujourd’hui. Ou complètement con. Mais faut pas être normal en tout cas. Suffit de voir la courbe du chômage, le prix d’un 20 m2 à Paris ou juste d’allumer la télé pour voir que le monde part en couilles. Tous les deux matins, y a un nouveau virus qui décime la moitié de l’Afrique, un enculé qui bute des civils au nom d’un Dieu hypothétique, une nouvelle guerre en préparation et des demeurées blondes avec des seins comme des obus qu’on érige en célébrités. Mais sinon, tout va bien. Gardons espoir, puisqu’il paraît que ça fait vivre.

En réaction, j’ai décidé de continuer à fumer comme un pompier et à boire comme un trou. Parce que je ne crois plus en rien, à part au cancer. Et lui, y a de grandes chances pour qu’il m’ait un jour.

Autant vous dire que, quand j’ai rencontré Paul, son optimisme et sa joie de vivre, j’ai eu envie de leur mettre une balle dans la tête à tous les trois. Mais, dix ans de taule pour un inconnu et sa vision angélique de la vie, ça faisait cher payé la rencontre. Dans un monde parfait, j’aurais pu plaider « l’agressivité de son bonheur » mais paraît que c’est pas une raison valable. Monde de merde.

Alors je me suis contentée de discuter avec lui. Quand je lui ai expliqué que j’avais deux passions dans la vie : manger des Bigmac devant The Biggest Looser, cette émission incroyable où des obèses triment pour perdre 300 grammes et que je vouais un culte sans borne aux tueurs en séries – avec un petit faible assumé pour Francis Heaulme – le mec m’a pris pour une cinglée.

– « Tu penses que l’homme est bon par nature et c’est moi qui suis folle ? »
– « Buvons un verre tous les deux la semaine prochaine. On dissertera d’Émile Louis et de ses congénères et je te jure que je ferai la gueule.»

Évidemment, j’ai accepté. Une telle proposition ne se refuse pas. Surtout quand le type est drôle et mignon. Et c’est comme ça que je me suis laissée convaincre qu’un mec optimiste, c’était peut-être ce qu’il me fallait.

La semaine suivante, il m’invite à dîner. Sans surprise, le mec rayonne de bonheur. Il a bien tenté de grimacer trois secondes mais ses maxillaires ont vite repris le chemin du sourire. C’est quand même pas dur de faire la gueule, bordel. Je sais pas, pense au Roi lion, pleure putain.

Une fois installés, on a attendu une heure pour être servis, la bouffe était dégueulasse et le vin bouchonné. Si ça ne tenait qu’à moi, je serai allée mettre le feu en cuisine mais, égal à lui-même, Paul s’est montré plus mesuré.

En fait, le mec fait partie de la race des gens zen. Il trouve toujours une bonne excuse à tout: la serveuse débordée, le chef pas dans son assiette, le vin y a mieux mais bon, ça passe. Ça se voit qu’il ne connaît pas mes copines lui, parce qu’attendre plus d’un quart d’heure dans un restaurant, t’en as déjà une en train d’harceler la serveuse et une autre en tablier dans la cuisine.

Mais bon, j’ai mis de l’eau dans ma piquette bouchonnée et j’ai joué la fille ravie.

C’est seulement quelques semaines plus tard que j’ai vraiment compris que je fonçais droit dans un mur. Le mur de « je prends la vie du bon côté ». Ça a commencé un matin, Paul s’est réveillé et sifflotait dans la cuisine, du style « j’ai bien dormi, c’est une belle journée qui s’annonce ». Mais comment est-ce possible ? Comment peut-on se réveiller par -10 avec des trombes d’eau et se dire que la journée va être cool ? Ça me dépasse. Être de bonne humeur le matin, de toutes façons, c’est un concept qui m’est totalement étranger. Faut s’appeler Socrate pour aimer le matin. Ou se droguer au réveil. Mais pour toutes personnes ayant une bonne santé mentale, il est anormal de siffloter dans une cuisine avant midi.

Six cafés plus tard et autant de clopes, j’ai relativisé en me disant que c’est peut-être lui qui avait raison.

Seulement, à mesure que je le fréquentais, ma vie est doucement devenue un enfer. Une taule de bisounours, remplie de paroles évangéliques et de citations tirées de Jeune & Jolie. De faire l’amour plutôt que la guerre, de chanter la vie, de se réjouir de chaque jour que Dieu fait. Un peu comme si j’étais dans une chanson de Gilbert Montagné ou dans la peau d’une miss France, mais plus du tout dans la mienne, où on tire la tronche dans le métro et on a envie de dépecer les mômes qui hurlent.

Le coup de grâce a eu lieu un soir, quand Raphaëlle a organisé une fête chez elle. Tout naturellement, je lui ai proposé de m’y accompagner. Et là, le mec a eu la réaction la plus bizarre que j’ai pu voir: il a été super heureux. Mais tellement heureux que ça m’a fait flipper. Comme quand t’avais cinq ans et que ta mère t’achetait une Barbie, et que c’est bon, tu pouvais crever tranquille, t’avais Barbie pute et sa robe à volants roses. Ben, lui, pareil. Sauf qu’à 36 ans, c’est super inquiétant. T’emballes pas mon grand, je vais pas te présenter la Reine d’Angleterre, tu vas juste rencontrer mes potes.

Toute la soirée, Paul a discuté avec tout le monde, lui et son air béat d’abruti. Il s’est intéressé à toutes mes copines sans exception, en en faisant des tonnes. On aurait dit un Japonais à Paris, le type prenait des photos mentales de la soirée. A une nana enceinte, il a même récité le couplet du « c’est fou cette aura qu’ont les femmes enceintes, vous portez la vie, vous rayonnez… ». Il paraît que les Japonais se suicident quand ils reviennent de France, ben si tu pouvais te caler sur leurs mœurs, ça me ferait des vacances.

Après cette soirée, j’ai décidé de le quitter. Son appétit de la vie avait eu raison de moi, je n’en pouvais plus. Bien sûr, je n’ai pas pu lui dire franchement « c’est fini, t’es trop heureux pour moi », je me suis contentée de lui dire que je pensais trop à mon ex, excuse bidon mais très utile quand tu n’as pas les couilles de dire franchement les choses. Et comme tout le monde s’en ait déjà au moins servi une fois, j’ai décidé de l’utiliser une deuxième.

Mais le mieux, c’est ce qu’il m’a répondu.

« Dommage, mais bon, une de perdue, dix de retrouvées ».


Espérons que tu crèves seul, voilà ce que j’ai eu envie de lui dire. Parce que dans mon monde, un de perdu, c’est un de perdu. Optimiste de merde.

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