Laisse les mongols à Venise

2013-05-17-cannes19189021

Festival de Cannes, mai 2012. Comme tous les ans, Léa bosse comme serveuse dans un club éphémère. Et comme tous les ans, elle finit sur les rotules, le foie partiellement foutu, mais le compte en banque renfloué.

Soirée de clôture, sur la plage du Carlton, elle profite de finir un peu plus tôt pour siffloter quelques coupes de champagne avec tout le gratin du cinéma. Cinq heures du matin, les pieds en compote, elle décide de rentrer.

Sur le chemin de chez elle, pompes à la main et clope au bec, elle longe la terrasse d’un café encore bondé. Un mec lui attrape alors le bras.

« Hey !! You here ?! »

Léa a beau le dévisager, elle ne le reconnait pas. Pourtant, le type a un physique qu’on n’oublie pas : très grand, baraqué, cheveux longs enroulés dans un bâton de bois au-dessus de la tête façon Pocahontas, veste en cuir à franges qu’il a dû taper à Shakira, santiags et chapelet autour du cou. Autant dire que si t’as déjà croisé l’énergumène un jour, tu le remets direct.

Léa lui dit qu’il doit faire erreur et lui souhaite une bonne soirée. Mais le type insiste. Ils se sont rencontrés l’année dernière au Festival du film de Venise. Elle n’a qu’à venir boire un verre à sa table.

Léa n’a jamais mis un pied à Venise. Et le seul festival auquel elle ait déjà été, c’est ici, à Cannes. Elle sait donc que le mec se trompe. Mais, à la table, y a un type qu’elle a déjà vu quelque part. Elle décide alors de jouer le jeu, c’est de bon ton à Cannes.

Quelques verres plus tard, le bar ferme, ses nouveaux meilleurs amis lui proposent d’aller boire un dernier godet au Martinez.

– It´s probably closed.
– That’s ok, they have room service.

Ok, Tic et Tac sont installés au Martinez, ça commence à devenir intéressant. A peine arrivée, Léa se rend compte qu’ils ne partagent pas une petite piaule sympa mais bien deux doubles suites communicantes. Et ouais, la crise en a enjambé quelques-uns.

Pocahontas commande alors un magnum de champagne et des bonbons. Il retire ensuite sa veste de pétasse de la pop et exhibe des dizaines de tatouages sur ses bras. Ça, plus ses cheveux longs, emballé c’est pesé, Léa est folle d’amour.

Une heure plus tard, le copain va se coucher –Alléluia mes sœurs – Léa et son beau sont désormais seuls. Et prêts à passer la seconde. Mais au lieu de la galoche à pleines lèvres, le type lui fout des dragibus dans la bouche. On pourrait prendre ça pour un geste de franche camaraderie, voire à un jeu sexuel. Mais le type l’empiffre tellement qu’elle a l’impression qu’au mieux, il la gave comme un pivert, au pire qu’il essaie de la buter.

Imagine deux minutes la dépêche nécrologique du lendemain : « Drame à Cannes. Retrouvée inanimée dans une suite du Martinez, étouffée par des dragibus ». T’es morte et en plus tu passes pour une grosse conne boulimique. La honte post mortem.

Heureusement, Poca lâche ses Haribos et entame le discours « Me, myself and I » ou comment je vais te raconter les moindres parcelles de ma vie.

Léa apprend alors que c’est un ancien footballeur du Milan AC- d’où la suite et la coupe de cheveux – qui s’est reconverti dans la peinture à Brooklyn. Il lui montre alors ses « œuvres » et là, elle comprend qu’elle est coincée dans une piaule avec un gros taré. Le mec peint des corps de femmes nues toutes jambes écartées avec des têtes de monstres à la place du vagin et des scènes de la cène façon grosses partouzes d’Alien. Bref, de la peinture charmante que tu verrais bien accrochée chez Francis Heaulme entre deux dépouilles de mineures et un cadavre de chat.

On serait tenté de lui suggérer de potasser Freud quand même. Comme ça, pour voir. Rapport à la mère et deux, trois autres trucs.

Mais, pas le temps de parler psychanalyse, le type s’est quasiment foutu à poil. Et du cou à l’entrejambe, il arbore fièrement un tatouage de la vierge crucifiée. Si on avait encore des doutes, là, c’est clair : le mec est givré. Imagine qu’il décide de se convertir un jour, la merde dans laquelle il va être. Tu vas douiller ta mère, mon grand, et elle, elle s’appellera pas Marie. Juste tuez-moi avec une pioche.

Tout ça aurait été amplement suffisant pour que n’importe quelle fille normalement constituée se barre dans la seconde. Mais c’était sans compter notre ami Dom Pérignon, qui, une fois de plus, ne nous aide absolument pas à prendre les bonnes décisions.

Pocahontas commence alors à embra-mordiller les genoux de Léa, qui reste dubitative. Elle en vient même à se demander quand est-ce qu’il va lui passer les mains autour de la gorge, puisqu’il y a de fortes chances pour que la soirée se finisse à la morgue.

Mais, à la surprise générale, Pocahontas ne couche pas le premier soir. Il est taré, certes, mais c’est pas un vulgaire mec que tu ramasses sur le trottoir et que tu baises sans sentiments. Ce qu’ils sont vieux jeu ces mecs, alors.

« I will be in Paris next month and i want to see you again »

Il lui écrit son numéro de téléphone sur la paume de sa main et l’embrasse sur le front. Léa s’en va, un brin frustrée, un chouia alcoolisée, mais franchement à la bourre : son train part dans vingt minutes.

Quelques heures plus tard, prétextant vouloir admirer ses peintures sur Internet – la partouze d’Alien, on en redemande toujours – Léa en profite pour lui demander son nom, qu’elle ne connaît toujours pas.

Une googlisation plus tard, elle tombe des nues. Lui avec Paris Hilton, lui avec Lindsay Lohan, lui et le copain qu’elle était sûre de connaître, qui est en fait le premier rôle d’une série qui cartonne. C’était donc ça. Elle le connaissait vraiment, mais derrière son écran de télé.

Un mois plus tard, à sa grande surprise, le rital tient sa promesse. Il est au Ritz et mangerait bien des dragibus avec elle. Seulement, entre temps, Léa a renoué avec son ex. S’en suit un vrai cas de conscience façon « dragibuser est-ce tromper ? ». Elle finit par refuser ses avances, la mort dans la culotte mais la fierté dans l’âme.

Quelques mois plus tard, alors que Pocahontas l’a entre-temps sollicitée à plusieurs reprises, Léa se retrouve célibataire. Et comme toutes les filles dans ce cas-là, elle décide de piocher dans son sac d’ex. Un message… deux messages… pas de réponses. Un mail… deux mails… pas de réponses. Il doit être vexé ou alors il l’a oubliée. Ça doit sûrement être les deux.

La semaine suivant ses bouteilles à la mer, Léa se délecte d’un bon torchon people chez le coiffeur, quand elle tombe sur une double page : Pocahontas et sa nouvelle femme, une actrice américaine, sont heureux de vous présenter leurs jumeaux.


Léa lui a envoyé toutes ses félicitations. Évidemment, Pocahontas a fait le mort. A priori, aucun rapport avec les dragibus.

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