Le Plouc émissaire

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Tout a commencé quand j’ai croisé Éléonore, une vieille copine de collège, dans la rue. Comme toutes bonnes connasses qui se respectent, j’ai d’abord baissé la tête, les yeux rivés vers le sol, en priant tous les saints pour qu’elle fasse la même chose.

Mais elle a préféré m’arrêter bruyamment et me sauter dans les bras. C’est là que je me suis souvenue qu’elle avait débarqué de Marseille à dix ans et que, vingt ans plus tard, elle ne pratiquait toujours pas les coutumes parisiennes, à savoir beaucoup d’ignorance et un soupçon de mépris.

Une demi-heure de blablas hystériques plus tard, j’apprends qu’elle est mariée à un mec génial, qu’elle a un job de rêve et qu’elle a hérité d’un appart haussmannien. J’ai envie de l’assassiner avec une pelle et donner son corps à bouffer aux nécrophiles, mais je fais la meuf ravie. Encore une tradition de la Capitale.

Quelques jours plus tard, elle m’invite à dîner chez elle.

« Je compte sur toi, ça m’a fait tellement plaisir de te revoir ! »

Ce genre de message me donne non seulement l’impression d’être une personne dénuée de tout affect, mais aussi une lâche doublée d’une mytho puisque je réponds généralement « moi aussi, avec plaisir », alors qu’à choisir, je préfèrerais partir en tournée avec Zaz pendant un an.

Vendredi suivant, je débarque chez elle. Elle n’a pas menti, la conne, elle vit dans la réplique du château de Versailles, re-décorée par Jean Nouvel. C’est officiel, je la hais. Et moi qui m’attendais à bouffer vite fait un plat de pâtes yeux dans les yeux avec elle, son mari et leur amour puant, je me retrouve entourée d’une quinzaine d’inconnus, à siffloter coupe sur coupe et à manger des canapés truffes-parmesan-roquette.

Quand Madame l’Ambassadrice se décide enfin à nous installer à table, je me retrouve entre une grande blonde, qui n’a visiblement pas mangé depuis 1992 et un mec en costume, qui a descendu encore plus de champagne que moi, ce qui en fait automatiquement un copain. Et s’il finit le repas par des shots de vodka, ça peut devenir un ami.

J’apprends que le mec bosse dans la musique, qu’il ne connaît pas grand monde ici mais qu’il est content qu’on soit assis côté à côte pour s’empiffrer de foie gras et de Château Latour. Je suis flattée de lui inspirer une sympathie boulimique. Surtout à côté d’une nana qui ressemble à un cadavre alité.

Vers minuit, je décide d’y aller. J’ai un rendez-vous important le lendemain. Chez la manucure, à 10 h. Si on était dans les Anges de la téléréalité, j’aurais eu une dérogation d’urgence. Mais j’ai finalement prétexté un rendez-vous chez le médecin. J’avais comme l’intuition que ça faisait plus sérieux.

Le lendemain, après m’avoir demandé si mon rendez-vous médical s’était bien passé – ben, non, la connasse de chinoise m’a raté un ongle et si je ne l’avais pas arrêtée, elle m’aurait certainement collé un diams sur le majeur – Éléonore me dit que j’ai tapé dans l’œil de Cyril, mon copain de table.

Effectivement, quelques heures plus tard, je reçois une demande d’ami Facebook, suivie d’un message et d’une invitation à dîner. J’ai autant envie de lui répondre que de me faire un road trip toute seule en Syrie, mais, finalement, ma raison accepte. Je soupçonne d’ailleurs ma mère d’avoir la main mise dessus.

Quand j’arrive au resto, je ne le vois pas. Je reste plantée comme une conne, au milieu des serveurs et de leurs plateaux, à le chercher partout du regard. D’un coup, une main se lève. Je comprends que c’est lui. Je m’avance et là, je le vois, en civil, tout de rouge vêtu. Chemisette rouge, baskets rouges et jean délavé.

Soyons clairs, je ne voue pas de culte à Anna Wintour, je n’achète pas Vogue tous les mois et j’ai envie d’assassiner tous les connards de la Fashion week. Mais quand même. Y a des règles à respecter. La chemisette, c’est pas possible. C’est comme les pompes bouts carrés, y a pas d’autorisation légale pour porter ça. Et je ne vous parle même pas de la coordination chemisette-baskets, dont on ne devrait même plus avoir à parler en 2015.

Passée la gêne et la peur viscérale de croiser quelqu’un en sa présence, je me laisse séduire par la personnalité du type, qui a ostensiblement massacré le bon goût mais ressuscité la culture et l’esprit. Cyril est vraiment un mec étonnant, passionné d’art et de musique, très gentleman et attentionné. Le contraire des fringues qu’il porte, qui lui donne l’air d’un gros beauf qui écoute la Machina dans sa voiture tunée.

Le dîner se finit. Je suis prise entre l’envie de le revoir et la tentation de vomir du Desigual sur ses vêtements.

– « Ah ce point-là ?! T’es sûre que t’en fais pas des tonnes ? »

– « Sur la vie de John Galliano qu’il s’habille comme un péquenaud. Et encore, je me trouve mesurée. »

– « Ouais, mais ça s’arrange, ce genre de choses. Si c’est que ça, franchement, ce serait con de ne pas le tenter. »

Alors, j’ai persisté. Je me suis dit que juger un type sur ce qu’il porte c’était très Parisien, que je devais dépasser mes préjugés et blablabla…

Quelques jours plus tard, Raphaëlle organise une fête chez elle. Entre temps, je me suis persuadée que son erreur vestimentaire, aussi grave soit-elle, était certainement due à une myopie passagère voire à un daltonisme pas encore diagnostiqué.

Je lui propose alors d’aller boire un verre et de m’accompagner chez Raphaëlle. Vingt heures, fraîche et pomponnée, j’arrive au rendez-vous bien décidée à passer la seconde.

Mais là, j’étais pas prête à voir ça. A choisir, j’aurais préféré qu’il arrive avec un bras en moins, une rangée de chicos cassées et un marcel rose en filet.

Parce que Cyril a débarqué fagoté en rappeur. Baggy en jean, Timberland aux pieds, sweat Vortex et dollars autour du cou. Manquait plus qu’un bandana rouge et on réanimait Tupac sur le champ.

Alors, c’est sûr que si le thème de la soirée était West Coast dans années 90, il aurait été en plein dedans. Mais comme y avait pas de thème et qu’on est en 2015, c’était raté.

Il a dû voir à ma gueule qu’il y avait un problème. Je n’ai pas pu décrocher un mot. Déjà, parce que son accoutrement ridicule m’a donné envie de pleurer et de le torturer à coups de stilletos de 15, mais surtout en pensant à la gueule de mes copines et à ce fou-rire qu’on n’allait pas pouvoir maîtriser.

J’ai donc une nouvelle fois sorti ma carte de la lâcheté et invoqué un problème familial qui nécessitait que je file illico. Évidemment, il n’y a pas cru une minute, pas plus que je n’ai cru à son sens inné de la mode.

 
Depuis, je me demande régulièrement en quoi il se serait déguisé pour notre troisième rendez-vous. En looser, je crois. Même si j’aurais payé pour le voir arriver en Batman.

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