Un garçon plein d’avenir

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Je me suis fait michtonner. Sérieux, jamais je n’aurais pensé que ça puisse m’arriver. Je me croyais au-dessus de tout ça moi, je me disais que c’était le genre de choses qui arrivent à Liliane Bettencourt, à Catherine Breillat, aux vieilles frippées mi-alzheimer mi-teubé, mais pas à moi bordel.

Faut dire que si je me sentais tellement à l’abri, c’est surtout parce que je n’ai pas une tune de côté, donc si tu veux me gratter, mon grand, faut se lever tôt.

Et bien ce crevard a dû en passer des nuits blanches, parce qu’il m’a bien baisée – au propre, comme au figuré, rendons à César ce que son coup de rein lui appartient, je ne suis pas fille ingrate-

Je l’ai pourtant vu venir, le comédien de pacotille, abonné aux castings du pauvre pour garder son petit statut d’intermittent miteux. Oui, je l’ai bien vu, mais je suis restée. C’était exotique. C’était l’aventure. Et c’était coquillettes au beurre Lidl tous les soirs. Un brin maso, mais pas complètement demeurée, j’ai fini par me barrer.

En fait, dès le premier jour, j’ai su que c’était un dalleux.

« On va pas prendre un Uber majoré à 40 balles, on rentre en métro ».

J’ai cru que j’allais m’étouffer mais j’ai dit « ok ». Voilà comment j’ai commencé à me renier. En arpentant les couloirs avenants de la ligne 9, je me souviens même avoir pensé que le mec était sacrément à l’aise dans son inélégance pour me lâcher ça, détente. Mais j’ai avancé.

Et puis, je suis arrivée chez lui. Et là, si tu pouvais penser qu’éventuellement, y avait eu méprise, t’étais fixée: c’était bien un crevard installé en crevardise. Un studio dégueu, des fringues infâmes jetées partout, une pile de vaisselle visiblement abandonnée à l’avènement de la Quatrième République. Je passerai sur la salle de bain, pièce test pour juger du degré de propreté de la personne, pleine de rouille et de savon séché.

Pourtant, crevard est un type soigné. C’est même un beau garçon, athlétique, propre sur lui. Et ça, parce qu’il est comédien, tu comprends. Le mec vit tout ce que tu lui racontes et quand il te parle, il te donne de la gestuelle et de la mimique comme un acteur de la comédie française en pleine crise d’épilepsie.

J’allais oublier un point important: crevard a 40 ans. Parce qu’effectivement, le studio dégueu, l’intermittent du spectacle et la carte bloquée pour 40 balles d’addition – la surprise sympa de notre premier dîner- à 20 ans, ça passe. C’est mignon, presque. Mais à 40, c’est le pathos. C’est le bar-tabac qui fait réveillon en bas de chez toi, c’est un 31 décembre devant « Le bêtisier de l’année » en mangeant des escargots surgelés, c’est la salle des fêtes à Lisieux et la bise à Gégé sous le gui, c’est une Macarena endiablée au Pacha de Belfort. C’est l’enfer, quoi.

Mais loin d’avoir envie de se sortir de ce marasme de vie précaire, crevard ne se levait pas le matin. Il ne comprenait pas que je n’en fasse pas autant « mets-toi au chômage, t’aimes pas ton job ». Un mec ambitieux, quoi.

Le problème avec cette race de types, c’est qu’ils s’impliquent dans ta vie comme personne ne l’a fait auparavant. Ils veulent tout connaître: tes peurs, tes faiblesses, tes aspirations, même tes parents. Tu te sens importante, d’un coup, après t’être sentie serpillère pendant des années. Et tu passes sur leurs travers.

Jusqu’au jour où. Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai accepté de l’accompagner à Forbach. Rien que le nom, t’as envie de te scalper le corps avec une scie à métaux juste avant que la gestapo ne vienne t’embarquer. Le genre d’endroit où tu pars avec ton passeport après avoir mis tes vaccins à jour. Et là, effectivement, tu arrives dans l’antre de la misère sociale, de la ville à 45% de chômage, aux maisonnettes emmurées, avec l’impression que tous les jours ressemblent à des dimanches de novembre. Mais comment font ces gens? Rebellez-vous les mecs, organisez une révolution, prenez une douche, j’en sais rien moi, mais faites quelque chose.

Me voilà donc parquée dans cette cité d’un autre âge avec un mec de 40 ans qui vit comme un ado de 16 ans et le budget qui va avec. Je découvre alors qu’il n’a jamais d’argent sur lui, pas un billet, pas une pièce, rien. Et que même ses poumons comptent sur mes clopes. Deux choses: un mec qui sort sans cash, comme un mec qui a un portefeuille, c’est un radin. Y a pas d’alternative. Alors quand en plus il porte des jeans évasés et des tee-shirts plus moulants que les tiens, cours. Et ne te retourne jamais.

Je le savais en plus. Mais quand il a fallu payer ses tickets de bus à 1,40 € « parce que j’ai pas de tune » ou qu’il s’est extasié quand j’ai payé le train retour façon « putain, j’ai gratté 30 balles, je vais pouvoir m’acheter au moins 4 paquets de clopes », j’ai su que sa bienveillance n’allait pas pouvoir me combler plus longtemps.

Rentrée saine et sauve à la civilisation, j’ai fait la morte. Alors crevard m’a sorti le grand jeu – il m’a payé deux verres de rosé – et comme, passé une certaine heure, je suis d’une faiblesse sans nom devant un beau garçon et de l’alcool, je lui ai laissé sa chance.

Le lendemain, crevard, qui n’a toujours rien branlé de la journée à part mater des vidéos de chats sur Internet, m’accueille, fier comme un coq. Il a un cadeau pour moi.

Comment vous expliquer? Comment vous décrire ma tête quand j’ai vu son « cadeau »? Si on m’avait filmée à ce moment-là, j’aurais fait 1 million de vues sur You Tube. Et j’peux te dire que ces saloperies de chats auraient fait la gueule.

Deux tee-shirts: un rouge en polyester avec une étoile mi-Converse mi-drapeau du Maroc, l’autre vert d’eau avec une tête de mort multicolore en strass. Sur la vie d’Anna Wintour. La meuf aurait vu ça, elle aurait cané direct. Même le designer de Desigual n’aurait pas osé.

Mais enfin, ducon, tu me connais pourtant. Tu me vois tous les jours, tu te rends bien compte que je ne porterais jamais cette daube. Même avec un flingue sur la tempe. Même pour dormir dans la rue. Alors, je les ai donnés à ma mère pour qu’elle en fasse des torchons. C’était leur vocation initiale, de toute façon.

Je n’ai pas pu feindre la joie. A ce stade de laideur, c’était plus possible.

-« Mais enfin, c’est quoi ça? »

-« Ben, des tee-shirts. »

-« Merci, tu fais bien de me le préciser. »

-« Tu les aimes pas? »

-« Disons que si j’étais gogo danseuse à Martigues, j’adorerais, mais là c’est pas possible. »

Et puis je me suis rendue compte qu’il me les avait sortis de nulle part, ces tee-shirts, sans sac, sans étiquettes, sans ticket de caisse. En gros, soit crevard les avait tapé dans un magasin, et finir au commissariat pour avoir volé ces immondices, ça vaut au minimum la peine de mort, soit c’était à une ex banlieusarde avec un piercing dans le nombril. Et ça vaut une droite dans la gueule.

J’ai même pas voulu savoir tellement j’étais atterrée. Je vous jure, mon ego s’était fait bastonner.

Mais le pire reste à venir. Parce que oui, avec crevard, il peut toujours y avoir pire. Une semaine plus tard, j’ai un anniversaire chez un pote. Et j’ai tellement stressé à l’idée de la dégaine dans laquelle il va arriver que je lui ai acheté des fringues. Y a un moment, il faut sauver son honneur en public.

Le mec me prévient qu’il aura un peu de retard: il passe embrasser sa mère avant qu’elle ne parte en vacances. Jusque là, c’est mignon. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est ce qui arrive ensuite.

-« Donc je passe chez ma mère, je fais un saut chez moi et je te rejoins. »

-« Pourquoi tu viens pas direct après? »

-« Ben ma mère me file les restes du frigo! »

Ta mère te file les restes du frigo? Tu viens vraiment de prononcer cette phrase? Tu as réellement employé le mot « restes »? C’est quoi le délire, tu vas repartir avec une brique de lait, 3 œufs et une plaquette de beurre? T’es en vraiment à ce point dans la crevardise? Et ça c’est pas une motivation suffisante pour te lever de ton pieu le matin??

Apparemment non. Il m’a balancé ça comme si c’était normal, comme si je n’allais pas me dire que c’était le plus gros pouilleux de la terre.

Quand il est arrivé, je n’ai même pas pu le regarder. J’en étais arrivée au stade du dégoût, de la répulsion irréversible. Et je savais qu’au moment où je franchirais la porte de cet appartement, je ne le reverrais plus jamais. Mais à minuit, plus de clopes. Mon pote est raide aussi et, bien évidemment, crevard n’en a jamais eu. Je lui file 50 balles pour qu’il trouve un tabac ouvert et nous en ramène.

Une demie-heure plus tard, le type débarque et me tend une pièce de 2 euros.

-« C’est quoi ça? »

-« Ben, ta monnaie. »

-« Mais enfin, qu’est ce que t’as acheté? »

– « Des clopes pour tout le monde et puis je me suis pris une bouteille de Jack. »

Je lui ai dit de garder sa pièce, ça pourrait peut-être le faire vivre deux semaines. Je lui ai dit de dégager aussi. Et j’ai pensé très fort « et va bien te faire foutre aussi, gratteur de merde » mais y avait trop de monde pour le dire à haute voix.


J’ai appris que le mec s’était levé de son lit quelques jours après, pour aller filmer des dauphins. Et qu’il était bénévole. Tocard de crevard.

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