See you on the moon

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Il y a des gens qui s’évanouissent dans la mémoire comme une glissade et d’autres qui accrochent le cœur et l’esprit, parfois si violemment qu’ils sont à jamais ancrés en soi. Tu feras toujours partie de ceux-là.

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« Dis donc t’es beau gosse toi, rejoins-moi au bar, je te paie un verre ». Voilà comment je l’ai rencontré. Je lui ai balancé ça comme si c’était ma façon normale d’aborder un mec. Comme si j’avais un aplomb et une assurance hors du commun, alors qu’en vrai, je flippe d’aller acheter une baguette.

Pour être tout à fait honnête, j’avais déjà ingurgité quelques vodkas, en quantité suffisante pour que ces mots improbables s’extirpent de ma bouche.

« Dis donc t’es beau gosse toi, rejoins-moi au bar, je te paie un verre ». J’ai prononcé cette phrase il y a cinq ans. Presque jour pour jour quand j’y pense.

Comme souvent après une rupture, on boit trop, on sort trop, on fume trop. C’était mon cas ce soir-là. Mais, puisque ma peine ne semblait ne s’évanouir que dans la vodka, je suis allée la traîner au Baron.

Nous sommes donc arrivés ma détresse, mon alcoolisme et moi dans cette salle exiguë, bondée de compatriotes éméchés qui se dandinaient sur un morceau des Strokes. Last nite, dans mes souvenirs. Mais peut-être que je me trompe. Personne ne me contredira de toute façon.

Dans l’obscurité de la pièce et de mes yeux noyés de biture, je me fraye un chemin, sans but. Et mon regard tombe sur lui. Avec la subtilité de l’ivrogne, je le chope par le bras « dis donc t’es beau gosse toi, rejoins-moi au bar, je te paie un verre ». Il ne m’a rien répondu, il a juste souri et j’ai repris mon chemin sans but à travers le Baron.

Quelques minutes plus tard, mon errance m’a donné soif. Je les plains, Moïse, l’exode, les bornes à pied dans le désert, tout ça, ils devaient crever d’envie d’une vodka les mecs. Je décide donc de trinquer toute seule en leur honneur parce que trinquer à ton nouveau job, Monique, je m’en branle.

Accoudé au bar, un grand type, beau comme Crésus me lance « ça fait cinq bonnes minutes que je t’attends, j’étais en train de me dessécher ». Je dessaoule direct. Sans déconner, c’est à lui que j’ai proposé un verre? Putain, fais chier, j’arrive pas à le regarder sans minauder. Et j’sais pas si vous avez déjà vu une fille bourrée essayer de se tortiller, mais ça ressemble à un phoque en train de cligner des yeux. Et merde.

Il commande une bière. Je décide de le suivre. Il me parle de lui, de ce qu’il fait, et j’écoute en le dévisageant. Y a vingt minutes, le mec a dû penser qu’il allait finir au pieu avec Clara Morgane, il est maintenant face à Princesse Sarah, plus lisse qu’une Miss France un soir d’élection.

-« T’as pas envie de te marrer? »

-« Quelqu’un a déjà répondu non à cette question? »

Il me prend par la main et m’entraîne avec lui. Deux minutes plus tard, on est dans un taxi. Je ne sais pas où il m’emmène, je n’ai pas entendu l’adresse, mais je me laisse porter. Je me sens vivante.

 La voiture s’arrête devant un rideau de fer baissé.

« Je vais t’apprendre à faire des pizzas dignes de ce nom ».

Le type m’a fait bouger du Baron, moi et mon taux d’alcoolémie bulgare, pour m’enseigner l’art de la pizza. C’est officiel, je viens de rencontrer un génie.

Deux shots de tequila plus tard, nous voilà dans son resto, en train de manipuler pâte et farine avec une dextérité des plus relatives. Enfin, surtout moi. Imagine ton môme en cours de pâte à sel, la gueule enfarinée, les mains pleines de levure, en train de glousser et de tout dégueulasser sur son passage. Et bien voilà, ton môme, c’est moi.

On est restés jusqu’à huit heures du mat’ dans sa cuisine, à refaire le monde en tablier, à savoir lequel cracherait l’olive la plus loin avec sa bouche, à se talquer les cheveux de farine et se faire des moustaches avec les restes de pâte. Voilà, vous le savez maintenant, j’ai 6 ans d’âge mental.

En partant, je me souviens encore de son regard. J’avais eu l’impression qu’il me caressait des yeux.

Pendant quelques semaines, je me suis laissée à flirter avec ce mec, que je trouvais démesurément beau au point de ne pas me sentir à la hauteur, alors que, tout dans son attitude, laissait penser le contraire.

Il m’emmenait voir des films chelous où des voitures parlaient à des skate-boards, je lui expliquais pourquoi il fallait se battre pour le retour du point virgule, largement sous-estimé à mon avis. On avait été hyper contents d’apprendre que l’un et l’autre adorions Larry Clarke et Nina Simone.

Je lui avais raconté comment à trois ans, je montais sur la table du salon et faisait valser ma robe jaune à bretelles croisées dans le dos en fredonnant My baby just cares for me. Il m’avait avoué avoir vu plus d’une trentaine de fois Wassup Rockers.

Un matin, à l’aube, alors qu’on rentrait d’une soirée, il m’avait même donné un cours de surf grandeur nature dans sa cuisine, planche à l’appui, tout en préparant des tagliatelles à la truffe.

Ces quelques semaines ont été délicieuses. D’insouciance, de joie, de rire, de vie. Mais j’étais amoureuse d’un autre, alors je suis partie.

Évidemment, cette autre histoire s’est terminée quelques mois plus tard, dans la douleur. Pendant des années, régulièrement, je me suis demandé pourquoi j’avais fait ce choix. Le choix d’un type qui me faisait du mal, qui ne s’aimait pas assez pour pouvoir m’aimer normalement, alors que tu étais là, plein de bonté et de tendresse. Oui, cette question, je me la suis mille fois posée. Comme si la vie m’avait fait m’éloigner de toi, parce que, elle, savait.

Je ne t’ai presque jamais revu. On se donnait des petites nouvelles comme ça, pour dire que tout allait bien. Il y a deux semaines pourtant, on avait décidé de boire un verre très bientôt, pour se raconter nos expos, nos musiques, nos amours, nos vies. Parce qu’elle est belle la vie.

Et puis, il y a eu ce 13 novembre. Ce Bataclan. Et on te l’a prise, cette belle vie.

J’ai passé la semaine à te voir partout alors que tu n’étais plus nulle part. J’ai lu les messages, vu les sanglots, senti le vide. J’ai observé le poids des dos courbés et les larmes roulées sur les joues pour s’écraser sur le bitume. Je suis passée devant la Tour Eiffel, drapée de son bandeau tricolore, et des oiseaux qui dansaient en ronde dans le feu du ciel. La beauté convulsive de Paris comme pour réparer nos cœurs. Tu n’es plus là mais tu es partout.

Ps. Promis, je vais apprendre à faire des Calzone.

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